Rencontre: Paolo Arrivabeni

Paolo Arrivabeni assure les fonctions de directeur musical de l’Opéra Royal de Wallonie depuis maintenant six ans.
Apprécié et salué tant par la critique que par le public qui fréquente notre maison, il poursuit en parallèle une carrière internationale qui le mène de New York à Paris en passant par Munich et Santa Fe
.

 

POURRIEZ-VOUS DÉFINIR LA FONCTION DE CHEF D’ORCHESTRE ?

Pour moi, le chef est interprète un particulier car il ne joue d’aucun instrument, ce qui représente une énorme difficulté car, physiquement, il ne fait qu’agiter ses bras…
Par ses mouvements, il doit convaincre les musiciens à restituer ce qu’il pense et à la manière dont il conçoit que la partition doit être jouée. Si le pianiste pose ses doigts sur le clavier et le violoniste ses mains sur l’archet, le chef, lui n’a que sa baguette pour jouer…

Aussi, je reste convaincu de l’importance d’une relation de confiance entre le chef et les musiciens car sans elle, il n’y a pas de spectacle…

Si vous me permettez cette comparaison, je peux dire que le chef d’orchestre est un peu comme un chef… coq : il doit associer correctement divers ingrédients dans la même assiette pour obtenir un résultat qui ait à la fois du goût et qui concrétise son idée.

CELA SIGNIFIE-T-IL AUSSI QUE VOUS DEVEZ POUVOIR TOUT FAIRE ? ÊTRE À LA FOIS CHEF PUIS PÂTISSIER, COMMIS, PLONGEUR OU CUISINIER, POUR GARDER VOTRE COMPARAISON CULINAIRE ?

Oui… Du sommelier au responsable des desserts car il faut imaginer le cheminement du repas, de la mise en bouche au digestif. C’est exactement la même chose lorsqu’on dirige un opéra…

VOTRE TRAVAIL EST TRÈS PHYSIQUE, NON ?

C’est très épuisant tant physiquement que nerveusement. Vous savez, lors des répétions de « La Favorite » à Paris, en février, j’ai été trois fois à Munich…
Entre-temps, j’ai aussi effectué des allers-retours pour diriger « La Traviata ».
Ce premier trimestre 2013, j’ai pris 28 fois l’avion ! C’est donc un effort intense, c’est vrai ! En y réfléchissant bien, le plus pesant, ce sont les changements d’habitudes : décalage horaire, hôtel, nourriture, solitude (puisque je voyage souvent seul même si je communique très souvent par Skype, par exemple)… mais bon, je ne crache pas dans la soupe, c’est mon métier. Je l’exerce depuis 15 ans et je l’adore.

Daniel Barenboïm me disait exactement la même chose. On n’en fait jamais trop : un soir ici, un soir là, mais cela reste une joie. Si ce n’est plus le cas, il faut arrêter.

Par ailleurs, je peux dire que dans de nombreuses villes, je me sens un peu chez moi, même si mon port d’attache, aujourd’hui, c’est Liège ! Ma famille et moi nous y sommes bien, nous y avons nos habitudes…

ET QUE DIRE DES ORCHESTRES À CHAQUE FOIS DIFFÉRENTS ?

En effet, un orchestre n’est pas l’autre. Un jour, je travaille avec l’Orchestre national de France et le lendemain avec le « Staatsoper » de Munich. Ce sont des orchestres aux mentalités différentes. C’est aussi une difficulté supplémentaire. Il y a quelques années, nous étions moins mobiles : on restait parfois 40 jours à Vienne  alors qu’aujourd’hui notre agenda nous indique presque chaque soir un nouveau lieu !

FINALEMENT, VOUS ÊTES UN SPORTIF DE HAUT NIVEAU !

D’une certaine manière oui. Je m’astreins à un régime même si j’aime aussi bien vivre.

DANS QUELQUES JOURS, VOUS DIRIGEREZ « LA FORZA DEL DESTINO ». COMMENT DÉCRIRIEZ-VOUS CETTE ŒUVRE DE VERDI ?

C’est un spectacle qui est rarement joué, même en Italie, car il n’est pas facile de trouver la distribution adéquate. Au-delà de ça, c’est un ouvrage de maturité. On le sent à tous les points de vue, que ce soit l’orchestration ou l’écriture vocale. Mais, surtout, on y trouve des personnages particuliers, comme Preziosilla et Fra Melitone (ndlr : incarnés sur la scène de l’ORW par Carla Dirlikov et Domenico Balzani). Ce dernier est réellement un personnage « bouffe » dans le sens lyrique du terme, ce que Verdi confirme dans certains de ses écrits tout en précisant qu’il ne veut pas d’un baryton « bouffe » mais plutôt un basse-baryton qui joue de manière quelque peu folklorique. Par là, Verdi veut un peu railler le monde clérical avec lequel il n’entretenait pas de bons rapports.

Par ailleurs, et on y revient, cet opéra est l’un des plus longs de Verdi ce qui implique un investissement encore plus important de la part de l’orchestre et de son chef.

C’EST AUSSI UN OPÉRA PLUS « PSYCHOLOGIQUE » QUE « IL TROVATORE », « RIGOLETTO » OU « LA TRAVIATA », PAR EXEMPLE.

Bien sûr, et une fois encore, je vous rejoins sur le caractère physique du métier. Ici, si on transpire, ce n’est pas parce qu’on bouge beaucoup, c’est aussi parce que notre esprit s’échauffe. Des dizaines de détails doivent être réglés. Il faut y penser et ne rien oublier. C’est donc un stress permanent ! Quand j’ai dirigé « Salomé » de Strauss, j’ai préféré le faire assis tant la tension nerveuse était présente. Je suis sorti de scène complètement épuisé !

APRÈS « LA FORZA DEL DESTINO », VOUS EMBRAYEZ AVEC UN SPECTACLE PLUS DIFFICILE «  I DUE FOSCARI »

Oui, c’est un spectacle assez méconnu mais néanmoins très beau auquel le public répond généralement positivement à cause de sa version concertante. Et j’espère que ce sera encore le cas grâce à la présence de Leo Nucci, un des plus grands barytons actuels et qui sera pour la première fois à Liège C’est quelqu’un de formidable.

NOUS VOICI PRESQUE AU TERME DE CETTE SAISON 2012 – 2013. POUVEZ-VOUS DÉJÀ TIRER UN PREMIER BILAN ?

Comme beaucoup de monde, ce qui m’a le plus marqué, c’est la réouverture de l’opéra. Trois années de patience pour découvrir un bâtiment magnifique. Et ouvrir la saison avec « Stradella » représentait un vrai défi et je crois que, comme au rugby, l’essai a été transformé. De plus, j’ai adoré travailler avec Jaco Van Dormael qui est un type incroyable. Nous avons été assez complices.

Cette saison a aussi été émaillée de premières en tant que chef : « Stradella », je l’ai dit, mais aussi « Cavalleria & Pagliacci » avec Jose Cura, tout comme
« La Forza del Destino » ou « I due Foscari »… Donc, on ne peut pas dire que cette année fut de tout repos car ce fut un défi permanent que je résumerai en un seul mot : génial.

ET POUR 2013 – 2014 ?

Sans dévoiler les spectacles qui raviront le plus grand nombre, il y en aura pour tous les goûts (c’est marrant, on en revient à la cuisine – rires). Notez que je dirigerai encore un opéra pour la première fois et ce sera un spectacle grand public…

Maintenant, j’ai bien quelques envies, comme m’investir dans certains opéras français ou allemands, mais ce sera pour une saison ultérieure. Il me reste à choisir le bon moment, tant personnellement que pour l’ORW.

La Forza del Destino | Du 18 au 28 avril 2013 | Théâtre Royal