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Conte populaire aux multiples versions, Cendrillon est partout, et tout le monde raconte Cendrillon : Perrault, les frères Grimm… et Rossini aussi ! De Cendrillon à La Cenerentola, le livret de Jacopo Ferretti ne fait pas appel à la magie mais préfère user de travestissements et quiproquos. Le conte devient ainsi une fable moraliste aux personnages nettement caractérisés.

Illustration extraite de Les Contes de Perrault, Gustave Doré, 1862

Un jour « le succès » viendra…

La Cenerentola contredit l’écrivain et scénariste français Henri Jeanson lorsqu’il écrit « une première impression est toujours la bonne, surtout quand elle est mauvaise » ! En effet, lors de la première, l’œuvre est accueillie au Teatro Valle de Rome de manière hostile, aux antipodes du succès qu’elle connaîtra au final. Mais revenons un peu en arrière sur ce succès qui aurait pu ne jamais avoir lieu !

1816, Rossini vient d’achever son Il Barbiere di Siviglia, qu’il répond déjà à une nouvelle commande du Teatro Valle et commence à travailler sur le livret de Rossi, Ninetta alla corte. Il doit avoir terminé pour la fin de l’année !

Le projet prend du retard, la censure use de son pouvoir, rendant au final Ninetta impossible à produire. Ninetta est abandonnée. Mais, la commande doit être honorée. Rossini s’est engagé mais il ne lui reste plus que quelques jours pour écrire son vingtième opéra. Et Ferretti entre en action, avec un livret s’inspirant de Cendrillon. Après 24 jours d’un travail acharné, La Cenerentola, La bontà in trionfo voit le jour pour qu’Angelina puisse prendre son envol, en février 1817, à Rome. Mélange subtil d’opera buffa et seria, La Cenerentola mêle scènes de tendresse ou d’introspection à des moments de franche comédie, au travers d’airs d’une redoutable virtuosité.


Après des débuts difficiles, l’œuvre triomphe à Gênes et à La Scala de Milan où elle est jouée plus de 40 fois d’affilée. Ensuite, elle prend une dimension internationale : Londres (1820), Paris (1822), New York (1825) avec dans le rôle-titre la jeune Maria Malibran. La Cenerentola connaît un succès planétaire et sera même, en 1844, le premier opéra représenté en Australie.


Comment savoir si c’est bien lui ?

La Cenerentola, à l’image du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, est, d’une certaine manière, une variante du conte de Cendrillon dans laquelle les traits parfois amplifiés voire caricaturaux des personnages offrent une projection, une perspective des contours plus subtiles des méandres de l’âme.

Angelina et les siens nous invitent à un réalisme où l’humour et des teintes tantôt buffa, tantôt seria rythment les échanges. Au programme : intrigue sentimentale portée par le rire et l’amusement, et une fin qui ne peut trouver son dénouement que dans la joie, la bonne humeur et le bonheur !

La Cenerentola mêle famille, fidélité, amitié, premier amour, liberté mais aussi bonté, pardon et richesse intérieure. Le prince Ramiro, accompagné d’Alidoro, philosophe, est en quête de la femme la plus vertueuse. Afin d’échapper aux pièges du monde de l’apparence, Alidoro propose au prince de se mettre dans la peau de son valet et de découvrir ce monde qui est le sien, avec un nouveau regard.

Alors que chacun croit réellement s’adresser à celui qu’il a face à lui, seul le spectateur prend conscience de ce double jeu à la profondeur inattendue. Ce jeu de rôles donne à cet opéra une dimension sociale et comique unique. Rossini allie à la perfection comique et réflexion sur des thèmes fondamentaux tels que l’amour et la condition sociale.

Le public comprend naturellement que Dandini, le valet, s’évertue à jouer un prince tel qu’il se l’imagine comme, par exemple, lorsqu’il se met à réciter une tirade en latin, il le fait « à la manière de…». Non seulement, cela donne lieu à des instants cocasses mais offre une autre perspective. Vêtu « à la manière » d’un prince, personne ne pense à remettre en question l’identité réelle de Dandini et ce malgré les erreurs qu’il commet. Costume et statut social sont, ici, presque synonymes. Si vous vous habillez comme un valet :  vous serez traité comme un valet, l’identité repose sur l’apparence. Une leçon que Rossini et Ferretti se font une joie de dépeindre dans cette joyeuse mascarade.


Ils en disent…

Karine Deshayes : peut-on vivre toute une vie avec Rossini ?

« J’espère vivre toute une vie avec Rossini ! Evidemment il y a certains rôles que je ne ferai plus. Je n’aurai plus l’âge. Cendrillon à 60 ans c’est déjà un peu plus rare ! Même si l’on peut trouver le prince charmant à 60 ans, ça je n’en doute pas. Mais il y a des rôles qui demandent une vaillance et une jeunesse vocale. Si j’ai au départ abordé les rôles de l’opera buffa, je peux maintenant me tourner vers les rôles de l’opera seria. De la Dame du Lac, je peux maintenant aller vers Desdemona dans Otello. Par bonheur, les compositeurs ont eux-mêmes évolué dans l’écriture. Si notre voix a eu la bonne idée de suivre la même évolution, on peut continuer en leur compagnie. Tant que je peux encore faire des vocalises, j’espère pouvoir encore chanter Rossini longtemps ! »
Extrait de l’interview de Karine Deshayes, réalisée par Camille Grimaud, Bachtrack.com, mars 2016

Speranza Scappucci : La Cenerentola, caractéristique spécifique de cette partition…

« Au-delà de l’orchestration (pas de percussions et un seul trombone), il s’agit à mon avis d’une partition presque plus «classiciste» que le Barbiere. Par moments plus mozartienne. Je trouve génial le recours à la parole et le fait que tant de détails minuscules soient liés justement aux mots. Il y a dans La Cenerentola un équilibre classique, typique du siècle des Lumières et qui prend vie dans le personnage d’Alidoro, le philosophe, le rationnel qui représente la Raison qui doit prévaloir sur la bestialité et la méchanceté des personnages négatifs de l’œuvre. La bontà in trionfo, précisément. »
Extrait de l’interview de Speranza Scappucci, réalisée par Giancarlo Landini, L’Opera, International Magazine, septembre 2019


« Tout rit, tout chante »

À l’image du peintre qui ajoute des coups de pinceau pour donner de la profondeur à sa toile, Rossini colore sa musique pour que chaque note soit imprégnée de la nuance des sentiments ressentis, éprouvés, dans un rythme endiablé aux mélodies énergiques, brillantes. Mais le talent de Rossini ne s’arrête pas, il intègre l’humour dans le chant. Comment ?  En incluant des notes chantées à des rythmes affolants et un jeu de la langue qui créent des effets sonores amusants et appuient la personnalité et le caractère musicale de chacun.

« La Cenerentola est la musique la plus heureuse, la plus gaie et la plus aisément charmante qu’on puisse rêver ; l’allégresse et la pétulance italienne exécutant sur les portées de la partition les gambades les plus joyeusement extravagantes en faisant babiller au bout de leurs doigts comme des castagnettes des grappes étincelantes de trilles et d’arpèges. Comme tout rit, tout chante. »
Théophile Gauthier


Extraits musicaux

« Una volta, c’era un re » – Angelina, Acte 1, scène 1


« Sia qualqunque delle figlie » –  Don Magnifico, Acte 2, scène 1


« E allor… se non ti spaccio… – Si, ritrovarla io guiro » – Don Ramiro, Acte 2, scène 2