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Merci, sublime Berlioz !

Portrait de Hector Berlioz – photo coloriée d’après Pierre Petit © Bianchetti/Leemage

 

C’est en 1859 qu’Hector Berlioz, séduit par la puissance de l’œuvre de Gluck, en réalise une adaptation qui synthétise, avec une certaine efficacité, les caractéristiques des versions italienne et française, et offre le rôle d’Orphée à une femme, la mezzo-soprano Pauline Viardot. En cette année qui marque le 150e anniversaire de la disparition de Ber­lioz, c’est cet « Orphée et Eurydice » qui est à découvrir, puisque jamais donné à Liège.

Un peu de mythologie

Qui est Orphée ?

Orphée est le fils de la Muse Calliope (Muse de l’éloquence et de la poésie) et du roi de Thrace Oeagre. Soupçonné d’être en fait le fils d’Apollon (qui en fait son élève), il montre, dès son enfance, de grandes dispositions pour la musique et la poésie. Ainsi Apollon lui offre une lyre à sept cordes, conçue par Hermès, à laquelle il rajoute deux cordes en l’honneur des Muses. Héros antique, Orphée charme rochers et arbres qui se déplacent pour l’écouter, attendrit les bêtes les plus féroces, les monstres, et les hommes les plus durs retrouvent la douceur de l’enfance en l’écoutant.

 Qui est Eurydice ?

Eurydice est une dryade* et la femme d’Orphée. Un jour Eurydice se fait mordre par un serpent…

*Les dryades sont des nymphes, des divinités de la nature vivant dans les forêts. Le nom « dryade » vient du grec dryos, qui veut dire « chêne », car les chênes étaient les arbres préférés de ces nymphes. Les dryades naissaient et vivaient dans les forêts. Elles étaient souvent très belles, et beaucoup d’hommes et de dieux en tombaient amoureux.

Que s’est-il passé au juste ?

Jean-Baptiste Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des enfers, 1861, huile sur toile, 112×137 cm, détail. © Musée des Beaux-Arts de Houston

 

Après son mariage avec Orphée, Eurydice est mordue au mollet par un serpent. Elle meurt puis descend au royaume des Enfers. Afin d’approcher le dieu Hadès, Orphée décide alors d’endormir, avec sa musique, Cerbère, qui garde l’entrée des Enfers, et les terribles Euménides. Orphée parvient à faire fléchir le dieu grâce à sa musique. Hadès le laisse repartir avec sa femme à la seule condition qu’elle suive Orphée mais que celui-ci ne se retourne pas, ni ne lui parle tant qu’ils ne seront pas revenus tous deux dans le monde des vivants. Mais au moment de sortir des Enfers, Orphée, inquiet du silence d’Eurydice, ne peut s’empêcher de se retourner vers elle. Elle lui est alors retirée définitivement.

En bref, de « Orfeo ed… » à « Orphée et… »

  • 1762 : Orfeo ed Euridice, version originale dite de Vienne (en italien) signée Gluck, en 3 actes, dans laquelle Orfeo est interprété par un castrat contralto.
  • 1769 : Orfeo ed Euridice, version dite de Parme (en italien), réorganisée en 1 acte (sorte d’acte de ballet à la française), avec transposition du rôle d’Orfeo (par Gluck) pour un castrat soprano.
  • 1774 : Orphée et Eurydice, version en français signée Gluck, en 3 actes, sur un livret traduit et augmenté de Pierre-Louis Moline, dans laquelle Orphée est interprété par un haute-contre (ténor aigu).
  • 1859 : Orphée et Eurydice, version en français remaniée par Berlioz, en 4 actes, dans laquelle Orphée est interprété par une mezzo-soprano en travesti.

Question à Guy Van Waas : Entre les éditions du chef-d’œuvre de Gluck et celle de Paris, pourquoi choisir cette dernière ?

« Le directeur de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège m’a proposé très judicieusement de faire, en cette « année Berlioz », la version de 1859. La version de 1859 est le fruit du talent de Berlioz et de son res­pect pour Gluck, mais aussi de l’air du temps: plus de concision dans le livret, pas de longs ballets à la fin, entre autres. En outre, Berlioz introduit des clarinettes et des cornets à pistons, typiques de l’orchestre à Paris en 1859. La production liégeoise en octobre 2019 nous permettra donc de découvrir le chef-d’œuvre de Gluck vu et revu par un autre génie de la musique en France, Hector Ber­lioz.»*

* Guy Van Waas in L’Opera – International Magazine, Spécial Opéra Royal de Wallonie-Liège, Milano, Septembre 2019, p. 26.

Orfeo : le début d’une réforme

 

Je me suis efforcé de ramener la musique à son véritable rôle, qui est de servir le déroulement de l’intrigue sans l’étouffer sous une prolifération d’ornements inutiles.

 C.W. Gluck

C’est avec Orfeo ed Euridice créé au Burgtheater de Vienne le 5 octobre 1762 que débute la réforme gluckiste. Avec son librettiste Calzabigi, Gluck privilégie la virtuosité vocale issue du drame et marque ainsi une forme de rupture avec l’aria da capo*.

Ce retour à un chant dit « plus naturel », avec le désir de faire évoluer le côté artificiel de l’alternance entre récitatifs et airs qui mettent en exergue le côté virtuose, amène les deux hommes à généraliser l’usage de récitatifs proches du chant, soutenus par l’orchestre. Les livrets sont aussi touchés : simplification et retour au modèle grec antique**, avec une réduction sévère du nombre de protagonistes sur scène.

* Au XVIIIe, les personnages d’opéra échangent en deux temps : récitatif et puis virtuosité vocale. Le récitatif dresse le déroulement de l’action et permet aux spectateurs de comprendre ce qui se passe sur scène. Quant à la virtuosité vocale déployée par les chanteurs dans l’aria da capo (da capo = du début, baptisé ainsi en raison de la reprise systématique de la première partie de l’air), elle leur permet d’ornementer davantage cette reprise et de déployer leur bravoure vocale.

** La tragédie grecque est une représentation théâtrale caractérisée par l’utilisation d’un chœur ainsi que de différents acteurs, chacun ayant un rôle distinct.

Quand le « Shakespeare de la musique » inspire

Gluck, inspirateur, fascine bon nombre de compositeurs par son approche d’un art musical libéré du divertissement et affranchi des ornementations superflues éloignant de l’essence même de la narration musicale. Berlioz et Wagner le lui rendent bien. Si Wagner révise Iphigénie en Aulide en 1847, Berlioz s’attarde à Orphée et Eurydice. Adaptant le rôle d’Orphée à la voix de Pauline Viardot, en en faisant un rôle de travesti, il remanie et réorchestre l’œuvre présentée à l’Opéra de Paris en 1859. Wagner assiste d’ailleurs à la représentation qui est un triomphe. Autre héritier autoproclamé de Gluck : Franz Liszt, qui dirige en 1864 Orphée et Eurydice à Weimar. Liszt avait par ailleurs, quelques années plus tôt, composé un poème symphonique, Orpheus, forme de prologue à l’Orphée et Eurydice de Gluck.

Véritable drame de l’âme, spirituel et profond, le mythe d’Orphée et Eurydice, tragique, bouleverse et questionne. Chacun veut y trouver sa vérité, Berlioz a trouvé la sienne !

 

🕊 Orphée et Eurydice (Gluck/Berlioz)
🗓 Du 18 au 26 OCT. 2019
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